En France, l'école ne s'apprivoise pas : elle vous accueille dès l'âge de trois ans. Là où d'autres pays attendent que l'enfant manifeste une forme de maturité avant de l'enrôler, la République pose d'emblée ses conditions : c'est à l'enfant de se plier au cadre, non l'inverse. Dès la petite section de maternelle, les bambins intiment leurs premières leçons de civisme en miniature : faire la queue, lever le doigt, déjeuner sous le tumulte d'une cantine collective. On ne les désigne déjà plus comme des enfants mais comme des élèves, et cette substitution lexicale, que toute une génération a subie avant eux, inaugure un long processus d'intégration dont ils ne sortiront, parfois, que bien après vingt ans.
Une première curiosité frappe l'observateur étranger : le système français compte à l'envers. Passée l'école primaire, qui assure l'apprentissage des fondamentaux entre six et onze ans, l'élève entre au collège en sixième, puis bringuebale de cinquième en quatrième, de quatrième en troisième. Au lycée, même logique descendante : seconde, première, et l'ultime palier – la terminale – dont le nom ne doit rien au hasard puisqu'elle aboutit à l'épreuve qui clôt tout, le baccalauréat. Le parcours ressemble ainsi à un décompte minutieux, une liturgie inversée où chaque année rapproche du verdict final.
Le bac, cette institution bicentenaire
Chaque mois de juin, la France s'immobilise. Les chaînes d'information scrutent les sujets de philosophie dès qu'ils fuitent, les parents épient leur progéniture avec une sollicitude parfois étouffante, et les professeurs se livrent aux pronostics d'usage sur les taux de réussite. L'examen, il faut le rappeler, n'a rien d'une invention contemporaine : c'est Napoléon qui le créa en 1808, désireux de doter la nation d'un critère uniforme pour l'accès au savoir supérieur. Plus de deux siècles plus tard, le bac conserve sa charge symbolique quasi sacrée : il demeure ce moment solennel où une génération entière bascule officiellement du côté des adultes.
« On ne passe pas le bac pour savoir quelque chose ; on le passe pour devenir quelqu'un. »
Le dispositif s'est toutefois diversifié avec le temps. Coexistent désormais le bac général, voie royale des futurs cadres et universitaires, le bac technologique, qui conjugue théorie et pratique appliquée, et le bac professionnel, directement ordonné à l'insertion sur le marché du travail. Quiconque préfère emprunter la voie des métiers manuels peut se rabattre sur le CAP ou le BEP, filières courtes et opérationnelles. Nul n'est tenu, en définitive, de fréquenter l'amphithéâtre : les Français, bien qu'ils vouent un culte ambigu aux diplômes, ont toujours concdé qu'il y a plusieurs manières honorables de gagner sa vie.
Repères
École maternelle (3-6 ans) → École primaire (6-11 ans) → Collège (11-15 ans, de la 6ème à la 3ème) → Lycée (15-18 ans, seconde, première, terminale).
Au terme du lycée : le baccalauréat, général, technologique ou professionnel.
Après le bac : le grand écart français
C'est là que le système révèle sa singularité la plus déconcertante, et sans doute la plus fascinante. Le bachelier se retrouve face à deux univers parallèles qui, bien qu'ils coexistent depuis le XIXème siècle, se jaugent encore avec une méfiance réciproque : d'un côté, l'université, ouverte à quiconque possède le bac, héritière d'un idéal démocratique ; de l'autre, les grandes écoles, forteresses méritocratiques auxquelles on n'accède qu'au terme d'un concours sélectif préparé pendant deux ans dans les fameuses classes préparatoires — ces « prépas » dont la réputation d'exigence n'est plus à faire.
L'université s'aligne aujourd'hui sur le schéma européen issu du processus de Bologne : licence en trois ans, master en deux ans, puis, pour les plus téméraires, doctorat au terme de recherches souvent solitaires. L'étudiant y rédige parfois un mémoire ; l'occasion de rappeler, au passage, cette curiosité lexicale que notre langue a cultivée : un mémoire (masculin) désigne un travail universitaire abouti, tandis qu'une mémoire (féminin) renvoie à cette faculté par laquelle nous retenons les choses. Même graphie, deux mondes : la langue française se souvient, paradoxalement, qu'elle est aussi faite d'oublis.
Les grandes écoles, elles, s'emploient depuis deux siècles à former l'élite administrative, scientifique et économique du pays. HEC pour les affaires, Polytechnique pour les ingénieurs, Sciences Po pour la haute fonction publique, l'École Normale Supérieure pour la recherche fondamentale… autant d'institutions où le concours d'entrée pèse, dans l'imaginaire collectif, davantage encore que le diplôme de sortie. Leurs anciens élèves peuplent les ministères, les conseils d'administration et les plateaux de télévision avec une régularité qui nourrit, chez leurs détracteurs, l'accusation récurrente d'entre-soi.
Partir à l'étranger : un choix marginal
Si l'obstacle linguistique est indéniable, il ne doit pas occulter la réalité financière : l'expatriation reste un investissement lourd, souvent réservé à une élite. En réalité, ces deux freins s'auto-alimentent, le manque de moyens financiers limitant l'exposition précoce à la langue.
Le constat vaut pour l'Italie, où nombre d'étudiants renoncent à intégrer la Bocconi dans ses programmes entièrement anglophones, non par défaut d'ambition mais par pure appréhension linguistique : ils ne se sentent pas à l'aise en anglais. La majorité choisit alors de poursuivre ses études dans la péninsule plutôt que de tenter l'expérience à l'étranger. Ceux qui franchissent tout de même le pas en reviennent, presque invariablement, transformés : plus affirmés, plus cosmopolites, plus employables aussi, une inflexion biographique dont les recruteurs se montrent friands.
Une école, une idée de la nation
Le système éducatif français n'est pas exempt de reproches, et les Français, champions incontestés de l'autocritique, ne se privent pas d'en dresser l'inventaire : rigidité des cursus, prééminence du théorique sur le pratique, déficit chronique de pédagogie active, inégalités territoriales qui contredisent le discours républicain… Et pourtant. Aussi imparfait soit-il, ce système continue de croire – parfois envers et contre toute évidence – à l'égalité des chances, refuse catégoriquement l'idée d'une école réservée aux plus fortunés, et autorise encore, sur le papier du moins, qu'un enfant né dans un village reculé du Cantal intègre Polytechnique pourvu qu'il travaille. C'est un modèle que nombre de pays observent avec une curiosité mêlée d'envie.
Le dessein avoué ne se résume d'ailleurs jamais à la production de diplômés. L'école de la République ambitionne de fabriquer des citoyens, des individus ayant intériorisé, dès la maternelle, que la nation repose sur trois mots gravés au fronton de chaque bâtiment public : liberté, égalité, fraternité. Qu'on les approuve ou qu'on les nuance, ces trois mots finissent, quelque part entre la petite section et la terminale, par s'inscrire dans une mémoire collective dont on ne déshérite plus vraiment. Et c'est peut-être là, au fond, que réside l'originalité la plus durable du système : il ne se contente pas d'instruire, il persuade. Parfois même, il convainc.